top of page

Du réel




"Le bout du monde et le fond du jardin contiennent la même quantité de merveilles"

Christian Bobin


Qu'est-ce que le réel ? Vous avez 4 heures...


Ou plutôt toute une vie pour que la question émerge de façon prégnante.


Une fois cette question posée, les réponses iront et viendront. Parfois se contredisant, toujours dans une forme de dialectique qui posera des fondations. Notre honnêteté face à cette vie en mouvement balaiera certainement régulièrement des certitudes qui peinent à s'établir durablement.


Seule l'incertitude paraît s'installer dans la durée. Il est beau d'apprendre à la vivre, d'apprendre à voir nos fragiles certitudes s'estomper. Un peu comme un muret qui se déroberait sous nos pieds à chaque fois que nous finissons de la construire, pour trébucher à l'étage du dessus, et ainsi de suite.


Apprendre à voir ce qui est en mouvement, à se sentir établi dans ce qui évolue constamment. A trouver cet ancrage en soi pour voir et percevoir se monde qui ne cesse de bouger autour de notre axe. Nous cherchions une axe Nord-Sud pour nous repérer et définir la rotation de la Terre, nous finissons parfois par accepter l'axe Terre-Ciel. Cette verticalité autour de laquelle notre réel se redessine à chaque instant.


Alors, que se passe-t-il lorsque nous substituons une axe extérieur à notre axe intérieur ?

Notre vie est alors bercée d'un doux mélange d'hypnose et de probabilités admises. Je vais illustrer cela par un exemple (et certaines personnes qui voyagent s'y retrouveront peut-être).


Il m'aura fallu une semaine à Berlin pour que l'avenue que j'empruntais quotidiennement à Toulouse m'apparaisse sous un tout nouveau jour. Je descendais du bus et cette avenue toulousaine semblait complètement différente. Les arbres, les odeurs, la lumière du soir, les bâtiments, les gens, les grandes lignes et les détails, tout avait changé. Je redécouvrais avec plaisir un endroit que j'aimais, que je re trouvais beau. Ce n'était plus un endroit anodin.


La nostalgie du "chez soi", du retour à la maison, n'avaient pas eu de prise. J'avais l'impression étrange de re découvrir un endroit connu. C'était à la fois familier, mais également surprenant de nouveauté. Les détails que je ne voyais plus réapparaissaient et ce soir là, je me suis dit qu'il faudrait renaître chaque jour au moins un peu.


Il peut être essentiel de conserver certains points clés, rassurants, certains repères, ces lieux et choses qui nous font nous sentir en sécurité. Chacun et chacune y mettra ses propres éléments, selon ses besoins, conscients ou pas.


Mais à force d'habitude, notre cerveau garde une image globale de ce que nous percevons et reconstitue de mémoire une partie de ce qui nous entoure régulièrement. C'est plutôt bienvenu, c'est une économie de moyens. La probabilité pour que ce que nous avons enregistré comme éléments fixes soit toujours là demain est assez importante. Si votre voisin abat un arbre, vous le remarquerez, dans votre champ de vision. Tout d'abord il y a comme un vide, puis un phénomène cognitif vous permet de redéfinir l'image dans sa nouvelle teneur, avec ses nouvelles probabilités. Mais jusque là, l'arbre était presque devenu une "probabilité d’occurrence". Nous passons ainsi devant des milliers de choses chaque jour sans vraiment les voir, simplement parce qu'elles sont "toujours là".


Plus nous décidons de nous focaliser sur ce qui nous apparaît "important" (vie de famille, professionnelle), plus nous "allouons" d'espace à ces éléments. Alors, ceux qui sont classés dans les "occurrences fortement probables" disparaissent un peu plus de notre perception directe. C'est là aussi le point de départ d'une certaine hypnose, d'une certaine absence à ce qui nous entoure.


Une autre façon de comprendre ce phénomène est la lecture. Vous connaissez certainement ces textes auxquels sont retirées des lettres de manière assez nette. Pourtant nous parvenons à les lire. Notre cerveau retrouve les lettres manquantes car la probabilité d'avoir un mot, de ce sens précis, dans ce contexte, est forte. Qui plus est, le sens du mot et de la phrase deviennent logiques. Nous recréons alors une réalité et un sens logiques au texte qui n'a, fondamentalement, plus aucun sens.


En effet, lire :


"L-s pe-its b-t-aux qui vo-t su- l'-au"


n'a aucune réalité orthographique. Pourtant, tout le monde aura recréé les lettres manquantes pour retrouver un sens logique et admis par tous. Et plus le texte est long, se précise, plus il et facile de tout recontextualiser, substituer une réalité aux vides apparents.


Notre réalité est du même ordre. Michael Brown dit (dans -Le Processus de la Présence-) que nous figeons la réalité dès que nous mettons des mots dessus. Dès que les mots deviennent importants/matière ("as soon as words start to matter") alors nous commençons à figer des concepts et à les réduire à leur définition. C'est ainsi qu'une fleur n'est pas une fleur, mais ce que nous nommons "fleur".


A certaines occasions, notre réalité nous apparaît comme rafraîchie, renouvelée. Parfois à l'occasion d'évènements, parfois parce que nous apprenons à nous en détacher, à l'occasion de méditations ou autres travaux et moments de "distanciation". Il est étonnant de constater que plus on s'éloigne, plus on revient présent aux choses. Plus on oublie ce que nous nommons "réel", plus nous sommes à même de le redécouvrir.


Ce qui était beau mais devient parfois anodin, ce qui était surprenant devient parfois monotone ; qu'est-ce qui a bien pu changer, sinon notre regard, quand physiquement, matériellement, rien n'a changé ?


Essayons cet exercice, celui de refuser toute forme de mémoire... se concentrer sur le visuel, uniquement, ou sur le toucher, ou tout autre sens. Essayons de ne pas objectiver, de ne pas associer ce concept à ce que nous percevons.

Puis progressivement, essayer d'associer ces différents sens, ce qui devient rapidement impossible sans que notre cerveau n'associe ces informations à un concept.

Chaque sens peut apparaître comme une infinité d'informations qui nous parviennent, impossibles à traiter. Alors les associer sans les objectiver... le cerveau s'y perd.

C'est un exercice, un chemin, non un résultat à obtenir. C'est la curiosité de ce qui s'y passe qui est la plus intéressante, pas l'idée totalement abstraite que nous pourrions nous faire du résultat.


De manière analogue, regardez votre rue, votre bureau, un visage connu, comme si vous le découvriez pour la première fois. C'est encore plus étonnant de se couper, autant que faire se peut, de la résonance émotionnelle qui y est associée. Je reviendrai certainement sur cet aspect dans d'autres articles (c'est également un sujet abordé dans les ateliers "Au Contact de la Santé").


Observez donc ces choses du quotidien, la façon dont la lumière change, mais pas ce qu'elle éclaire. Écoutez ce que votre corps manifeste comme sensation dans ces moments, plongez-y et, dans la mesure du possible, dépassez le.


C'est peut-être ainsi qu'on redécouvre l'émerveillement, en acceptant de revoir pour la énième première fois ce que l'on voit tous les jours.


Toujours à Toulouse, je croisais des touristes japonais et américains qui prenaient des photos, les yeux ébahis, des lieux de mon quotidien, communs, devenus presque fades à mes yeux, du trajet entre mon domicile et mon travail. Ils avaient fait des milliers de kilomètres et allaient rentrer chez eux, pleins de souvenirs, d'avoir levé les yeux sur ce sur quoi les miens passaient sans ne plus voir.

Il y a toujours du beau à voir dans ce qui devient parfois anodin.


"Le bout du monde et le fond du jardin contiennent la même quantité de merveilles"

Christian Bobin


Le réel n'est pas une hypnose, une probabilité forte ; -notre- réalité le devient fatalement si nous ne restons pas éveillés à ce que nos sens perçoivent avant de passer par les filtres et prismes (naturels et utiles) des différents lobes de notre cerveau. On en oublie parfois le chemin direct vers le Coeur.

21 vues0 commentaire
bottom of page